La douleur c’est « juste » un signal
On s’est tous déjà dit : j’ai mal, je vais aller faire une imagerie pour voir ce qui se passe à l’intérieur de mon corps. Et parfois il y a quelque chose, et parfois il n’y a « rien ». Pourtant ça ne veut pas dire que la douleur en soi n’est pas réelle, bien au contraire. C’est simplement que douleur n’est pas forcément égal à lésion, et vice versa. La douleur, en vrai, c’est « juste » un signal. Et ça, ce n’est pas toujours évident à appréhender!
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Ce que l’imagerie nous apprend
Une hernie discale. Une déchirure de la coiffe des rotateurs. Un névrome de Morton. De l’arthrose dans le pied. Quand ces mots tombent sur un compte-rendu d’IRM, ils sonnent comme une explication définitive, et souvent comme une condamnation : voilà la cause de ta douleur, voilà ce qu’il faut réparer.
Sauf qu’une série d’études d’imagerie, menées sur des personnes qui ne ressentent aucune douleur, raconte une autre histoire. On y retrouve les mêmes anomalies, dans des proportions parfois étonnantes.
Une étude japonaise a examiné les IRM cervicales de plus de 1200 personnes asymptomatiques et y a trouvé des anomalies dans une large part des cas (Nakashima et al., 2015, Spine). Une revue systématique parue dans l’American Journal of Neuroradiology a observé le même phénomène sur la colonne lombaire : la dégénérescence discale est présente chez une majorité de personnes sans aucune douleur de dos, et sa prévalence augmente simplement avec l’âge (Brinjikji et al., 2015). Des constats similaires existent pour l’épaule (Girish et al., 2011, AJR), la hanche (Frank et al., 2015, Arthroscopy), le genou (Culvenor et al., 2019, British Journal of Sports Medicine), les nerfs du pied (Symeonidis et al., 2012) et la cheville (O’Neil et al., 2017).
Ce que ces travaux ne disent pas : que les lésions n’existent pas, ou qu’elles ne comptent pas. Une vraie blessure reste une vraie blessure. Mais ils posent une question dérangeante : si autant d’anomalies structurelles coexistent paisiblement avec une vie tout à fait fonctionnelle, qu’est-ce qu’on regarde exactement sur une image ?
L’enseignant de yoga et anatomiste Leslie Kaminoff résume bien le piège : la corrélation la plus solide entre douleur et imagerie « anormale » est peut-être tout simplement que les personnes qui ont mal sont celles qu’on envoie passer une IRM. La carte n’est pas le territoire, pour reprendre l’expression du sémanticien Alfred Korzybski : l’image révèle une anatomie, pas une expérience vécue.
Un vieux modèle qu’on n’a jamais vraiment quitté
Ce réflexe qui consiste à chercher la lésion pour expliquer la douleur ne sort pas de nulle part. Il vient d’un modèle vieux de plus de 350 ans. En 1664, dans son Traité de l’homme, Descartes décrit la douleur comme une transmission mécanique directe : un pied s’approche du feu, la chaleur tire sur un fil qui parcourt le corps comme une corde tendue, et ce fil fait sonner une cloche quelque part dans le cerveau, un centre unique de la douleur. Message reçu, douleur déclenchée.
Cette image du « câble » et de la « cloche » a structuré la médecine occidentale pendant trois siècles, et elle continue d’orienter en silence beaucoup de décisions de traitement aujourd’hui : éviter le mouvement qui a fait mal, éteindre l’inflammation à coup de médicaments, ou dans les cas extrêmes, opérer pour couper le nerf ou le « câble » incriminé. Le problème, c’est que ce modèle n’explique ni les douleurs fantômes, ni les douleurs chroniques qui persistent longtemps après la cicatrisation des tissus, ni les personnes chez qui une lésion sévère ne produit aucune douleur. Le modèle cartésien n’est pas faux dans l’absolu, il est juste très incomplet, et une partie du travail scientifique des soixante dernières années a consisté à combler ce manque.
La douleur, un signal nerveux interprété
Si la lésion seule n’explique pas tout, qu’est-ce que la douleur, alors ?
La définition officielle, révisée en 2020 par l’Association internationale pour l’étude de la douleur (IASP), la décrit comme une expérience sensorielle et émotionnelle désagréable, associée à un dommage tissulaire réel ou potentiel, ou qui y ressemble. Le détail qui change tout est dans le « ou qui y ressemble » : le système nerveux peut produire un signal de douleur sans qu’il y ait de lésion en cours, et il peut aussi, à l’inverse, rester silencieux malgré une lésion bien réelle.
La douleur est un signal, un influx nerveux. Pas forcément la preuve d’une lésion. Elle naît d’une évaluation permanente que fait le système nerveux central : à partir de tout ce qu’il perçoit du corps et de l’environnement, il estime le niveau de menace, et décide ou non de produire de la douleur pour te pousser à agir. C’est en ce sens qu’on peut dire que la douleur n’est pas un simple réflexe, mais quelque chose de plus proche d’une évaluation, une sorte de verdict rendu par le cerveau sur ce qu’il juge dangereux pour toi à cet instant, justifié ou non par l’état réel des tissus.
Ce mécanisme a un nom : la sensibilisation centrale. Le neuroscientifique Clifford Woolf l’a documenté dans un article de référence publié dans la revue Pain en 2011 : les neurones du système nerveux central peuvent devenir plus excitables après une stimulation douloureuse répétée, et continuer à produire de la douleur longtemps après que les tissus ont cicatrisé. Le système nerveux apprend, en quelque sorte, à fabriquer de la douleur, indépendamment de ce qui se passe dans les tissus à l’instant présent.
Cette idée qu’il n’existe pas un centre unique de la douleur, contrairement à la « cloche » de Descartes, a été formalisée par le chercheur Ronald Melzack sous le nom de neuromatrice de la douleur (Melzack, 1999, Pain). Lors d’un épisode douloureux, ce n’est pas une zone isolée du cerveau qui s’active, mais tout un réseau de régions réparties, qui produit à chaque fois une signature un peu différente, propre à la personne et au contexte. Deux personnes avec la même hernie discale peuvent donc vivre deux expériences de douleur radicalement différentes, non pas parce que l’une « exagère » et l’autre non, mais parce que leurs deux systèmes nerveux ne construisent pas la même réponse à partir de la même information.
Bio-psycho-social : le cadre qui tient la route aujourd’hui
Cette idée que la douleur dépend de bien plus que des tissus n’est pas nouvelle. Le médecin George Engel l’a posée dès 1977 dans la revue Science, en proposant un modèle biopsychosocial pour remplacer une médecine trop exclusivement centrée sur la biologie. Depuis, ce cadre est devenu la référence dominante en science de la douleur : biologique, psychologique et social s’influencent en permanence, et aucun des trois ne suffit à expliquer une expérience de douleur à lui seul.
Plusieurs approches ont exploré ce terrain depuis des décennies, avec des degrés de validation très différents. Le médecin américain John Sarno, dans les années 1980, a été l’un des premiers à remettre en question l’idée que la douleur chronique s’explique toujours par une anomalie structurelle, en proposant un mécanisme reliant tension émotionnelle non résolue et douleur musculaire. Son modèle précis n’est pas reconnu par la médecine conventionnelle et n’a jamais été validé par des essais cliniques rigoureux. Mais l’intuition qu’il défendait, que l’émotion et le système nerveux jouent un rôle réel dans la douleur, a depuis trouvé un appui scientifique plus solide ailleurs : un essai randomisé publié dans JAMA Psychiatry en 2021 a montré qu’une thérapie centrée sur la réinterprétation de la douleur (Pain Reprocessing Therapy) réduisait significativement la douleur chronique du dos, avec des résultats supérieurs au placebo (Ashar, Gordon, Schubiner et al., 2021).
La psychologue de la douleur Rachel Zoffness, autrice de Tell Me Where It Hurts, propose une image simple pour ce modèle : la douleur comme une recette, où biologie, psychologie et environnement social sont les ingrédients qui se combinent différemment chez chacun. Le versant biologique, d’ailleurs, ne se limite pas au système nerveux et aux tissus lésés : une expérience de douleur mobilise aussi le système sympathique, le système moteur, le système endocrinien (via des substances comme l’adrénaline et le cortisol), le système immunitaire, et jusqu’à l’humeur, la respiration et le sommeil. Tous ces systèmes s’influencent mutuellement, ce qui explique pourquoi une mauvaise nuit ou une période de stress intense peuvent, à elles seules, faire remonter une douleur qu’on croyait oubliée.
Dans un échange récent sur le podcast BETTER! with Dr. Stephanie Estima, le Dr. Rachel Zoffness insiste sur un point central : le système nerveux peut devenir meilleur à produire de la douleur à force de la pratiquer, et des facteurs qu’on associe rarement au corps, comme l’isolement social, agissent comme de véritables amplificateurs de douleur, au même titre qu’un mauvais sommeil.
Ton système nerveux, c’est un peu le chef d’orchestre. S’il est en alerte, perdu dans la menace, c’est tout l’orchestre qui joue de manière chaotique, et la douleur fait partie de cette partition.
Ce que ça change dans ta pratique du mouvement
Rien de tout ça ne veut dire que la douleur est « dans ta tête », ou qu’il suffit de penser différemment pour qu’elle disparaisse. Une lésion réelle reste une lésion réelle, et certaines douleurs nécessitent un avis médical, pas une séance de yoga. J’ai d’ailleurs moi-même tendance à inciter mes clients à consulter en cas de douleur pour qu’on ait des pistes de travail plus précises.
Mais ça change la question qu’on se pose face à une douleur récurrente. Plutôt que de chercher uniquement quel tissu est « cassé », il devient utile de se demander aussi : qu’est-ce qui, dans la sécurité de mon système nerveux, dans mon sommeil, dans mes relations, dans ma capacité à bouger en confiance, alimente ce signal ?
C’est précisément ce terrain que je travaille avec mes clients, notamment à travers le mouvement conscient. Je ne traite pas la douleur directement : le travail vise plutôt à déplacer le curseur du système nerveux, de la protection vers la sécurité, en améliorant la qualité de la posture, en explorant un répertoire de mouvement plus large, en travaillant la respiration, l’ancrage, la gestion émotionnelle, et en progressant sans précipitation. L’idée n’est pas de remplacer un diagnostic médical quand il est nécessaire, mais de redonner au système nerveux des preuves répétées de sécurité, pour qu’il cesse de traiter ton propre corps comme un ennemi.
Travailler avec son corps plutôt que contre lui.
Sources
- Nakashima, H. et al. (2015). Abnormal Findings on Magnetic Resonance Imaging of the Cervical Spines in 1211 Asymptomatic Subjects. Spine, 40(6), 392-398.
- Brinjikji, W. et al. (2015). Systematic Literature Review of Imaging Features of Spinal Degeneration in Asymptomatic Populations. American Journal of Neuroradiology, 36(4), 811-816.
- Girish, G. et al. (2011). Ultrasound of the Shoulder: Asymptomatic Findings in Men. American Journal of Roentgenology, 197(4), W713-W719.
- Frank, R. M. et al. (2015). Prevalence of Femoroacetabular Impingement Imaging Findings in Asymptomatic Volunteers: A Systematic Review. Arthroscopy, 31(6), 1199-1204.
- Culvenor, A. G. et al. (2019). Prevalence of knee osteoarthritis features on MRI in asymptomatic uninjured adults: a systematic review and meta-analysis. British Journal of Sports Medicine, 53(20), 1268-1278.
- Symeonidis, P. D. et al. (2012). Prevalence of Interdigital Nerve Enlargements in an Asymptomatic Population. Foot & Ankle International, 33(7), 543-547.
- O’Neil, J. et al. (2017). Anterior Talofibular Ligament Abnormalities on Routine MRI Imaging of the Ankle. Foot & Ankle Orthopaedics, 2(3).
- Kaminoff, L. (2026). Pain, Maps, and Meaning: Part 1, Reimagining Imaging. lesliekaminoff.yoga/blog/pain-maps-and-meaning-part-1
- Kaminoff, L. (2026). Pain, Maps, and Meaning: Part 2, John Sarno: A Necessary Rebel. lesliekaminoff.yoga/blog/john-sarno-a-necessary-rebel
- Raja, S. N. et al. (2020). The revised International Association for the Study of Pain definition of pain. Pain, 161(9), 1976-1982.
- Descartes, R. (1664). Traité de l’homme.
- Engel, G. L. (1977). The Need for a New Medical Model: A Challenge for Biomedicine. Science, 196(4286), 129-136.
- Woolf, C. J. (2011). Central sensitization: implications for the diagnosis and treatment of pain. Pain, 152(3 Suppl), S2-S15.
- Ashar, Y. K., Gordon, A., Schubiner, H. et al. (2021). Effect of Pain Reprocessing Therapy vs Placebo and Usual Care for Patients With Chronic Back Pain: A Randomized Clinical Trial. JAMA Psychiatry, 78(11), 1170-1180.
- Zoffness, R. (2026). Tell Me Where It Hurts: The New Science of Pain and How to Heal. Grand Central Publishing.
- Estima, S. (host) & Zoffness, R. (guest). (2026). 96% of Drs Weren’t Taught About Pain: The Recipe for Relief with Dr. Rachel Zoffness. BETTER! with Dr. Stephanie Estima [podcast].
- LabO RNP (2025). Programme RNP – [formation professionnelle]. labo-rnp.com
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